Aujourd’hui, on est aux enfants…

Après Aux animaux la guerre, on plonge dans l’été des années 92, 94, 96 et 98. Ceux dont on souvient bien. Ceux de notre jeunesse. Ceux d’Anthony, de Stef, de Hacine, de Vanessa. Ils sont jeunes et vivent à Heillange ; n’ont qu’un rêve, quitter la ville.

Partir. Se donner l’illusion que l’on peut échapper au retour des mêmes gestes, des mêmes parcours, des mêmes vies que ses parents avant soi. S’en aller. Ne pas se contenter des rustines que l’on colle sur une existence qui manque d’air. Fuir.

Ce roman est l’histoire de la fuite éperdue de quelques adolescents lorrains. On les suit, on les retrouve. Ils se cherchent, se croisent. Chacun place ses pions, pose ses choix, tente de déjouer les forces implacables des traditions qui maintiennent ce qui est en place.

Vivre une autre vie, prendre un autre chemin que celui qui conduit au boulot, au bistrot, au cimetière. Plonger. Nager. Ne pas couler. Et ne jamais, jamais, laisser se refermer sur soi les eaux noires de l’inexistence.

Aujourd’hui, on lit l’ordre du jour.

Quand la haine de l’autre et la mégalomanie se rencontrent. Quand leur fusion s’incarne en la personne d’un dirigeant d’état. Quand elle s’écoule sur ses subalternes, bras droits tendus. Quand elle écrase des millions de personnes, quelles réponses apporter ?

Dans son récit hautement factuel, Éric Vuillard relate les événements qui ont permis la gestation puis la naissance et enfin le développement des sombres années du siècle passé, ouvrant son exposé minutieux par l’ordre du jour qui réunit les 24 plus gros industriels, financiers de la future Allemagne nazie.

24, comme un écho au nombre de ceux qui seront jugés à Nuremberg pour les pires accusations qui soient. Comme un écho aux pensées actuelles, droites, aux situations politiques, tendues, auxquelles nous accordons une trop faible indignation.

Car la question sous-jacente aux propos du livre est bien celle-ci : qu’est-ce qui a permis l’émergence d’une telle force de mort ? Comment a-t-on pu ne rien voir, ou préféré ne rien voir ?

À travers un discours sobre où l’émotion transparaît peu, balisé par des chapitres aux titres ironiquement naïfs, Éric Vuillard démonte subtilement les marches qui ont conduit à l’impensable.

Aujourd’hui, on se désole…

Ben flûte alors, j’suis malaaaaaaaade!

C’est vrai qu’à force de passer pas mal de temps à 25 dans les quelques mètres carrés d’un cours de français, à se regarder les yeux dans les yeux, enfin surtout les miens dans les leurs, histoire de faire passer le message, on se frotte inévitablement aux microbes clandestins et littéraires.

Rien de grave, juste de quoi ne pas tenir debout pour aller au boulot, mais suffisamment assise pour laisser passer le mal. Si vous voyez ce que je veux dire.

Sinon, tout est tout bien expliqué là-dedans :

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Ne me dirigeant pas spontanément vers les essais, mais plutôt vers les fictions, j’étais plutôt sceptique face au sujet et surtout à l’intérêt que je pourrais lui porter. Bien que patiente et tolérante, mon intestin et moi-même entretenons des rapports dignes d’un vieux couple inséparable qui se fait la gueule en permanence.

Cédant cependant à la pression médiatique et surtout à celle de l’Amie qui lit plein de trucs chouettes, je me suis plongée dedans sans espoir de réconciliation.

Cette lecture m’a permis de prendre conscience de plusieurs choses. La première est qu’un essai scientifique peut réellement être poilant et, pour rester dans le thème, parvenir à nous faire péter de rire. Encore plus que la Morphologie des Contes de Fées de Vladimir Propp. La deuxième est que mon médecin ne m’aura plus avec ses termes alambiqués à la mords-moi le noeud-noeud. C’est vrai quoi, mon intérieur m’est apparu aussi clairement qu’un schéma actanciel.

Enfin je comprends ce qui se passe dans mes étages inférieurs en ce moment. Cela ne permet pas de guérir plus facilement, mais ça aide.

Ça aide surtout de se dire que cela va prendre juste deux ou trois jours avant que le système ne redémarre. Et que face à d’autres avaries bien plus importantes, il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre.

Dommage que ce genre de bouquins n’existe pas pour aider à la digestion de nouvelles bien plus difficiles…